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SCAU, Société de Conception d'Architecture et d'Urbanisme.

SCAU

Architecture de bois : Construire pour transmettre

ARCHITECTURE DE BOIS : CONSTRUIRE POUR TRANSMETTRE.


1. L’abstraction comme modèle dominant de l’architecture.
Revenons à un moment historique qui remonte, au moins, au projet de théorisation architecturale
d’Alberti et Vasari ; ceux-là mettent en oeuvre une double séparation toujours influente :
La séparation de de l’architecte et de l’usager ;
Et la séparation de l’architecte et de la matière, lorsque les théoriciens en question travaillent à
distinguer la conception de la construction, i.e. l’esprit de l’architecte de la main de l’artisan.

L’éloignement de la matière, ainsi repoussée à une étape suivante qui n’est plus du domaine de
l’architecture, produit là une abstraction de l’acte de bâtir ; acte désormais de l’ordre de l’idée,
contraint aux limites de l’intellect de l’architecte, incapable de se confronter concrètement à la matière
qui est pourtant son objet.

Et l’abstraction de la pensée constructive est alors mise en oeuvre par une abstraction de la
technique constructive. (Les techniques ne sont, jamais, neutres ; c’est l’un des enseignements
importants des grandes philosophies et histoires de la technique).
Le projet d’abstraction architecturale a en effet trouvé, avec les techniques de construction modernes –
et le béton en est une forme d’aboutissement – un support idéal :
Ainsi avec les techniques du moulage et du béton, la fabrication de la matière première de l’habitat
échappe à la perception. Autant la matière elle-même, issue d’un mélange savant voire inconnu, que
son procédé de mise en forme, entrent dans le domaine de l’invisible ; le béton est le résultat d’une
opération par définition cachée, puisqu’opérant en négatif, à l’intérieur du moule.

Et ce changement ne concerne pas que les architectes ; ses conséquences sont grandes sur l’habitat :
Car la matière produite par les techniques de moulage est désormais incompréhensible pour, surtout,
l’habitant lui-même ; la matière de l’habitat est extraite de l’environnement de l’habitant. Elle lui est
désormais extérieure :

L’abstraction de l’acte de bâtir est aussi abstraction de l’acte d’habiter.
(Le paradoxe linguistique anglo-saxon – le « concrete » désignant la matière abstraite du béton – n’est
peut-être pas un hasard, il illustre probablement le fait que quelque chose dans cette histoire ne
fonctionne pas).


2. Pour comprendre ce qui est en jeu, il faut élargir l’angle de vue :
L’abstraction de l'architecture n’est qu’un élément d’une abstraction généralisée de notre rapport
au monde : c’est l’avènement d’une « société de plus en plus abstraite », pour reprendre la formule de
Friedrich Hayek.

Une manière de saisir cela est la compréhension d’une évolution complice : celle des espaces
habitables et celle des « espaces du savoir ». Avec des penseurs de la technique (Leroi-Gourhan par
exemple), on comprend l’impact de la culture occidentale du livre sur notre rapport à l’espace : par la
technique de l’écrit – la « raison graphique » de Jack Goody –, la pensée est formalisée, orientée ;

Et on assiste à un même éloignement de la matière et du geste dans l’apprentissage de la lecture
comme dans celui de l’architecture (apprendre à penser n’est plus apprendre à danser, pour citer
Nietzsche) ;
Une même abstraction aussi – ainsi Ivan Illich parle-t-il de la « beauté abstraite » de la page du livre :

le savoir y est inscrit, figé, mais insaisissable en réalité.


En fait, dans l’architecture du livre comme dans l’architecture du béton, ce qu’on voit (ou ce qu’on ne
voit pas), c’est une même disparition de l'historicité, pour parler comme Bruno Latour : des objets
dont on ne connait pas la genèse, les détours, les « zig-zags » qui ont précédé à leur fabrication ; des
objets techniques qui n’ont rien à nous apprendre.


3. Alors,
Il faut que nous « descendions des cimes imaginaires de la pensée abstraite [ et de l’architecture
abstraite ? ] pour nous resituer dans une relation active et dynamique avec notre
environnement », nous demande Tim Ingold (dans Marcher avec les dragons).

Il nous faut trouver des manières de remettre en cause le modèle dominant de l’architecture-commeabstraction,
et en construire des alternatives :
Plutôt que le moulage opéré à l’abri des regards, préférer le façonnage d’une matière qui
progressivement prend forme, par l’extérieur, i.e. en restant dans le champ du visible ?
Plutôt qu’on « objet technique », pour revenir à Latour, préférer un « être technique », i.e. contenant
en lui-même son histoire, ses métamorphoses successives ?

Dans la phrase citée plus haut, Tim Ingold propose en fait le passage du concept de nature à celui
d’environnement. L’enjeu est sérieux, il s’agit en fait pour l’auteur de sortir du dualisme occidental,
paralysant, entre nature et culture.
Et remarquons alors : le façonnage du bois n’est-il pas, précisément, impensable dans le modèle
binaire nature / culture ? N’est-il pas à la fois matière (naturelle) et façonnée (culturelle) ?
Du béton au bois, est-ce une piste pour quitter l’abstraction et fabriquer à nouveau des
« environnements » habitables ?


4. La matière bois n'est pas « finie », lorsqu'elle arrive à la main de l'usager ; elle est encore
accessible, disponible ; elle est ce « point de terre laissé sans vernis », propriété fondamentale de la
poterie japonaise selon Leroi-Gourhan, point de nudité technique minuscule mais garant du lien
continu entre l’homme et ce qu’il façonne.

Et alors, l’habiter rejoint le bâtir ?
Faut-il bâtir pour ensuite habiter, ou d’abord savoir habiter pour apprendre à bâtir – c’est un vieux
débat, rendu célèbre par Heidegger bien sûr (Bâtir, Habiter, Penser) et repris récemment par Ingold :
« C'est seulement quand nous pouvons habiter que nous pouvons bâtir »…

C’est sûrement vrai, mais on voudrait faire mieux encore : par la construction en bois, on voudrait que
le bâtir et l’habiter se construisent ensemble. Car ceux qui le façonnent (du bûcheron à
l’équarisseur, des scieries au chantier…) habitent le bois, déjà, à chaque étape ; et ceux qui l’habitent,
eux, continuent à le façonner.

Ainsi tient-on l’occasion d'un rapprochement, à nouveau, de l’architecte et de l’usager ; par
l’intermédiaire d’une même matière que l’on se passe, d'une main à une autre.


5. Le bois, travaillé et façonné par plusieurs mains, garde les traces de ces interventions humaines, les
rend visibles ; ainsi la main de l'usager va toucher, par l’intermédiaire de la matière-mémoire du
bois, d’autres mains passées avant elle.

Ainsi le bois est-il une matière qui transmet les gestes et les savoir-faire (si l’on s’inspirait de Latour,
le bois serait un « être architectural » plutôt qu’un « objet architectural ») –, une « matière  documentaire » (Leroi-Gourhan) dans laquelle on peut lire les traces des hommes qui l'ont façonnée.

Et le bois transmet d’autres choses. Car il reste, même décomposé en panneaux constructifs, lié à un
milieu. Il porte et transmet avec lui un morceau du monde, un « segment du monde » (Oyama, repris
par Ingold) : son milieu, celui de la forêt.

Et Gilbert Simondon nous apprend que, lorsqu’une technique est capable de cela – de ce lien conservé
avec le sol dont elle est est extraite –, alors elle est capable de prendre en charge une partie de notre
rapport magique au monde…
Nous croyons que c’est bien cela dont est capable le bois, dans nos villes ; transmettre aussi un
imaginaire, celui de l’enfance, du jeu, des mystères de la forêt.

La construction en bois opère en fait un déplacement technique (et architectural, en ce qui nous
concerne) fondamental, c’est le déplacement justement réclamé par Simondon puis par Latour ; parce
que la technique est rationalisée (au contraire de celle invisible, secrète, du béton), elle nous devient
à nouveau disponible pour retrouver le véritable irrationnel que l’on avait égaré, celui de notre
rapport au monde.


6. Si nous avons voulu convoquer ici des grands penseurs de la technique, c’est aussi dans un autre
objectif : nous voulons inscrire cette réflexion contemporaine sur le bois dans le dernier chapitre en
date de l’histoire des techniques, celui du contexte numérique émergent.

Revenons à la notion d’abstraction ; l’architecte Yona Friedman oppose justement ce terme
d’abstraction à un autre terme, celui d’ « heuristique », i.e. passant par l’expérience plutôt que par la
pure théorie. Un autre architecte, Nicholas Negroponte, oppose quant à lui l’abstraction au modèle,
plus parlant encore, de la conversation.
Et s’il s’agit pour les auteurs de deux modèles architecturaux, Friedman comme Negroponte parlent en
fait, d’abord, de deux modèles informatiques ; deux modèles qui ont été à l’origine de la pensée des
systèmes numériques.
Ainsi le même « risque » de l’abstraction est-il, là-aussi, présent (et ce n’est d’ailleurs qu’un des
nombreux rapprochements possibles entre histoire de l’architecture et histoire de l’informatique). Et de
la même manière alors, comme nous avons préféré le bois au béton, nous préférons ici le modèle de la
conversation à celui de l’abstraction ; conversation entre l’homme et l’interface technique, que celle-ci
soit un écran de smartphone ou une paroi de bois…

Par ailleurs, le numérique a lui-aussi la caractéristique de réactiver d’autres formes de techniques
laissées de côté par l’histoire (on peut à ce sujet lire Milad Doueihi, par exemple, ou Jean-Michel
Salaün), et de remettre en particulier dans l’actualité le principe technique de l’assemblage (des points
de vue, des langages), principe qui avait disparu de la culture du livre mentionnée plus haut.
L’architecture numérique a finalement quelque chose de l’architecture du bois, en tant qu’elle est un
assemblage vivant et habitable de morceaux du monde.

Enfin, le numérique réinterroge radicalement, comme la construction bois, la question des modalités
et matérialités de la transmission – transmission des savoirs, des savoir-faire, de l’architecture, de la
culture. La matière numérique et la matière bois, comme des éléments complices contribuant à
l’émergence d’environnements documentaires habitables ?

Pour preuve de la fertilité de ce rapprochement a priori étonnant entre bois et numérique, observons
pour terminer les dernières recherches fascinantes de bio-informaticiens ; cherchant à inscrire dans la
matière végétale vivante – plantes aujourd’hui, bois vert demain ? – les informations aujourd’hui
stockées dans nos ordinateurs…
Demain à Paris, habiterons-nous des architectures en bois contenant tout le savoir du monde ?

 

 

Eric de Thoisy
SCAU, 16 janvier 2017

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