SCAU

Les lieux du stade

Him of many faces

 

Avec les personnages de la Confrérie des Sans-Visage, et de leur divinité, Him of Many Faces - « celui aux nombreux visages » - la série Game of Thrones, achevée en 2019, a redonné une actualité à ces figures opérant par métamorphose, changeant d'apparence au gré des événements et des stratégies. Une infinité de visages, pour une créature unique, à la fonction en fait immuable, toujours reproduite : un modèle - ou un anti-modèle plutôt - qui correspond bien à la manière dont l'agence SCAU réinvente toujours le visage à donner à un équipement emblématique des villes : le stade. The stadium of many faces ? 

Des stades conçus (construits ou non) par l'agence SCAU.

Cette multiplicité des visages et enveloppes possibles montre en fait l’importance réelle d’un seul et unique élément, un intangible qui traverse toutes ces propositions : l’aire de jeu. Quelques lignes tracées au sol, reconnaissables dans le monde entier, des lignes entre lesquelles des règles particulières s’appliquent, le temps d’un jeu. Dans cet espace, aux limites parfaitement claires malgré leur matérialisation par un simple marquage au sol plutôt que par quatre murs, beaucoup de choses se jouent, se négocient, se décident ; des affaires de la cité sont traitées, des conflits sont réglés. Dans Homo Ludens, paru en 1938, Johan Huizinga raconte ainsi l'émergence commune du jeu et du droit, tous deux créateurs d'« ordre » dans la collectivité, et l'émergence commune de leurs espaces : le lieu du jeu est, comme celui du droit, « retranché du monde usuel, et délimité ». Clifford Geertz le démontre de manière passionnante lorsqu'il décrit le combat de coqs à Bali (dans le texte « Deep Play : Notes on the Balinese Cockfight  ») : le jeu, « joué et rejoué sans fin » malgré l’« irrationalité de cette entreprise », est un moment régulateur structurant pour la collectivité.

Un combat de coqs à Bali ; et Julian Charrière, "Digesting geometry".

L'aire de jeu assure donc, depuis les premières cités, le rôle d'un espace public, d'un espace politique. Cette convergence peut-elle être, concrètement cette fois, mise en oeuvre dans les métropoles contemporaines ?

C'est l'objet du projet Stadium Square, qui s'appuie sur un constat : la plupart des nouveaux stades construits deviennent rapidement ces « éléphants blancs », des équipements gigantesques et mono-fonctionnels qui sont des absurdités économiques et sociales, des obstacles au développement urbain. Ce modèle est incompatible avec les enjeux contemporains : les stades, s'ils doivent probablement continuer à assumer une dimension iconique, extraordinaire, dans le paysage urbain, doivent être également des espaces de rassemblement largement ouverts sur la ville.

Stadium Square, SCAU, 2014.

Le projet part des dimensions réglementaires, non négociables, du terrain de football ; mais avant de devenir ce terrain, cette surface reste avant tout un grand vide, un espace public, autour duquel le reste s'organisera. Ce vide se voit ensuite cadré par des bâtiments aux fonctions diverses, et dont la seule fonction qui compte est la suivante : délimiter et qualifier un peu mieux l'espace central, et, surtout, devenir les supports solides sur lesquels viennent se déployer des gradins temporaires, les soirs de jeu ; l'espace public devient, pour quelques heures, un terrain de football. 

Stadium Square, en fonctionnement courant : une place publique.
Stadium Square, soir de match : un terrain de football et des gradins.

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